Un mémoire sur la gratuité des transports publics à Dunkerque

Article publié le mardi 7 avril 2020

Romain Legros est l’auteur d’un mémoire consacré à la gratuité des transports dunkerquois. Il a rédigé cette synthèse pour notre Observatoire.

" Etudiant à Sciences Po Lille, j’ai intégré le master Développement soutenable à la rentrée 2018 à la suite d’un échange universitaire d’une année à Manille (Philippines). Durant cette année, j’ai eu l’occasion d’aborder en cours de nombreuses thématiques liées au changement climatique ; Manille étant particulièrement sujette aux événements climatiques extrêmes et grandement menacée par la montée des eaux.

Une autre problématique fondamentale dans la capitale philippine est celle de la mobilité. Les conséquences de telles difficultés à se déplacer sont nombreuses : il y a tout d’abord la pénibilité au quotidien pour les travailleurs de la ville qui doivent intégrer à leurs journées de travail des temps de déplacements longs, incertains et fatigants ; de cette pénibilité naît une question économique, le problème de la circulation à Manille et ses environs coûtant chaque jour trois milliards de pesos (57 millions d’euros) en heures de travail perdues notamment, soit 0,8 % du PIB philippin. Enfin, dernière conséquence non négligeable : la pollution de l’air et son impact sur la santé publique, la ville étant quasi perpétuellement couverte d’un smog rendant l’air irrespirable.

L’ensemble de ce contexte m’a rendu sensible aux questions de mobilité, intérêt que j’ai ensuite voulu prolonger lors de mon entrée dans le master Développement soutenable. Notre devoir principal lors de cette première année de master est la rédaction d’un mémoire de recherche, exercice de recherche dans lequel l’étudiant produit une analyse sur un sujet de son choix. M. Franck Bachelet m’a orienté sur le sujet de la gratuité des transports publics à Dunkerque. M. François Benchendikh, maître de conférences à Sciences Po Lille et spécialiste du droit de l’urbanisme, s’est proposé d’encadrer mon mémoire.

J’ai donc décidé de traiter de ce sujet en m’intéressant dans un premier temps aux expériences fondatrices en matière de gratuité des transports publics en France, comme ce fut le cas à Aubagne, agglomération dans laquelle le passage à la gratuité des transports publics fut réalisé en 2009. Le livre  Voyageurs sans ticket : liberté, égalité, gratuité : une expérience sociale à Aubagne écrit par Magali Giovannangeli et Jean-Louis Sagot Duvauroux m’a permis d’avoir une approche détaillée de la manière dont une telle politique pouvait être mise en place.

J’ai ensuite été reçu à Dunkerque par Vanessa Delevoye (rédactrice en chef d’Urbis le Mag à l’agence d’urbanisme de Dunkerque) et Claire-Marine Javary (chargée d’études au sein du bureau de recherche VIGS) où nous avons ensemble cadré le sujet, bénéficiant notamment, en appui, de travaux déjà réalisés sur cette question de la gratuité des transports en commun à Dunkerque, cf le travail effectué par Henri Briche sur le sujet.

J’ai ensuite continué mes recherches pendant toute la fin de l’année 2019. J’ai profité du fait que la gratuité des transports publics était un sujet d’actualité pour assister à divers événements (présentation d’un rapport sur la faisabilité de la gratuité des TC à Paris, réunion publique à Roubaix en présence de Damien Carême, Assises européennes de la transition énergétique à Dunkerque, etc.).

M’étant familiarisé avec le sujet, j’ai ensuite pu rencontrer Xavier Dairaine, chef de projet du transport à haut niveau de service à la Communauté urbaine de Dunkerque, et Patrice Vergriete, maire de Dunkerque et président de la CUD. Ces deux entretiens passionnants m’ont permis de finaliser ce mémoire que j’ai présenté devant un jury constitué de François Benchendikh et Caroline Clair.

Ce travail d’environ 80 pages fut pour moi un projet particulièrement passionnant. Si j’ai abordé dans un premier temps la question de la gratuité des transports en commun à Dunkerque exclusivement sur son aspect report modal (en l’occurrence ici sur le fait pour les habitants d’abandonner l’usage de leur voiture au profit des bus gratuits), je n’ai pu que constater combien les implications d’une telle mesure dépassaient grandement cet aspect.

Les changements d’habitude dans les pratiques de mobilité, s’ils ne pouvaient pas être mesurables au moment de la rédaction de mon mémoire de recherche, se sont toutefois avérés concrets. L’étude d’un an menée par les chercheurs de VIGS montre en effet que 48 % des nouveaux usagers du bus ont délaissé leur voiture, 10 % d’entre eux ayant même mis en vente une voiture ou renoncé à l’achat d’une voiture grâce à la gratuité du bus. Il est donc possible d’estimer une tendance au report modal de la voiture vers le bus de l’ordre de 24 % à Dunkerque.

Dans mon mémoire de recherche divisé en trois chapitres, je me suis intéressé dans un premier temps à la manière dont l’équipe en charge a été amenée à concevoir une telle mesure, en l’inscrivant notamment dans un projet urbain ambitieux et en insistant sur le fait que la gratuité seule ne saurait changer les comportements de mobilité. A la gratuité devait en effet s’ajouter la qualité, d’où la profonde rénovation du réseau parallèlement à l’instauration de la gratuité du bus.

Je me suis ensuite intéressé à « l’extension de l’espace public » (expression de M. Vergriete) qu’engendre une telle mesure, qui permet de mettre fin aux discriminations monétaires entre habitants et d’accueillir de nouveaux usagers pour des usages diversifiés.

Enfin, mon ultime partie traite de l’attractivité du territoire suite à la mise en place de la gratuité totale, le centre-ville de Dunkerque ayant été redynamisé par cette mesure qui a également eu des retombées positives en termes d’image pour la ville du fait de l’importante couverture médiatique qui l’a accompagné."

 

Romain Legros